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now reading: Dimanche | Irène Némirovsky
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Irène Némirovsky | French

Dimanche

La rue Las Cases était tranquille comme au cœur de l’été, chaque fenêtre ouverte abritée d’un store jaune. Les beaux jours étaient de retour; c’était le premier dimanche de printemps. Tiède, impatient, inquiet, il poussait les hommes hors des maisons, hors des villes. Le ciel brillait d’un tendre éclat. On entendait le chant des oiseaux dans le square Sainte-Clotilde, un doux pépiement étonné et paresseux, et, dans les rues calmes et sonores, les rauques croassements des autos qui partaient vers la campagne. Nul autre nuage au ciel qu’une petite coquille blanche, délicatement roulée, qui flotta un instant et fondit dans l’azur. Les passants levaient la tête avec une expression émerveillée et confiante, et respiraient le vent, en souriant.

Agnès ferma à demi les volets: le soleil était chaud, les roses s’épanouiraient trop vite et mourraient. La petite Nanette entra, en courant, sautant d’un pied sur l’autre.

-Vous me permettrez de sortir, maman? Il fait si beau.

Déjà, la messe finissait. Déjà passaient, dans la rue Las Cases, les enfants en costume clair, bras nus, tenant leurs paroissiens de leurs mains gantées de blanc, et entourant une petite communiante, aux grosses joues vermeilles sous ses voiles; les mollets nus, roses et dorés, duvetés comme des fruits, étincelaient au soleil. Mais les cloches sonnaient encore, lentement et mélancoliquement, elles semblaient dire: «Allez, bonnes gens, nous regrettons de ne pas vous garder davantage. Nous vous avons abrités aussi longtemps que nous avons pu, mais nous sommes bien forcées de vous rendre au siècle et à vos soucis. Allez maintenant. La messe est dite.»

Quand elles se furent tues, l’arôme du pain chaud emplit la rue, montant, par bouffées, de la boulangerie ouverte; on voyait luire le carrelage fraîchement lavé et les glaces étroites encastrées dans les murs brillaient faiblement dans l’ombre. Puis chacun rentra chez soi.

Agnès dit:

-Nanette, va voir si papa est prêt et préviens .Nadine que le déjeuner est servi.

Guillaume entra, répandant autour de lui l’odeur de fin cigare et d’eau de lavande qu’elle respirait toujours avec malaise. Il était, plus encore qu’à l’ordinaire, gras, bien portant et heureux.

Il annonça, dès qu’ils furent à table:

-Je vous préviens, que je pars après le déjeuner.

Quand on a suffoqué à Paris toute la semaine, c’est bien le moins… Vraiment, cela ne vous tente pas?

-Je ne voudrais pas quitter la petite.

Guillaume tira en souriant les cheveux de Nanette, assise en face de lui: elle avait eu, la nuit précédente, un accès de fièvre, mais si léger qu’il n’avait même pas pâli ses fraîches couleurs.

-Elle n’est pas bien malade. Elle a un appétit admirable.

-Oh, elle ne m’inquiète pas, Dieu merci, dit Agnès. Je la laisserai sortir jusqu’à quatre heures. Où allez-vous?

Guillaume s’assombrit visiblement.

-Je… Oh, je ne sais pas encore… Vous avez la rage de tout fixer à l’avance… Du côté de Fontainebleau ou de Chartres, au hasard, à l’aventure… Alors? vous m’accompagnez?

»Sa tête, si je consentais», songea Agnès. Le sourire, un peu crispé au coin de ses lèvres serrées, irritait Guillaume. Mais elle répondit, comme à l’ordinaire:

-J’ai à faire à la maison.

Elle pensait:

»Qui est-ce maintenant?»

Les maîtresses de Guillaume. Son inquiétude jalouse, ses nuits sans sommeil. Comme tout cela était loin maintenant. Il était grand et gros, un peu chauve, tout le corps bien assis, bien équilibré, la tête plantée solidement sur un cou large et fort; il avait quarante-cinq ans, l’âge où l’homme est le plus puissant, le plus lourd, bien d’aplomb sur la terre, le sang épais et riche. Quand il riait, il rejetait sa mâchoire en avant et découvrait toutes ses dents blanches, à peine touchées d’or.

»Laquelle, réfléchit Agnès, a dit : “Tu as une grimace de loup, de bête fauve quand tu ris.” II a dû en être inexprimablement flatté. Il n’avait pas cette habitude autrefois «.

Elle se rappela comme il pleurait dans ses bras chaque fois qu’une aventure amoureuse prenait fin, et le court gémissement qui s’échappait de ses lèvres, tandis qu’il entrouvrait la bouche comme s’il voulait humer ses larmes. Pauvre Guillaume…

-Moi, je…, dit Nadine.

Elle commençait toujours ses phrases ainsi. Il était impossible de retrouver dans ses pensées, ni dans ses propres propos, un mot, un éclair qui n’eût pas trait à elle-même, a ses toilettes, à ses amis, aux mailles de ses bas qui sautaient, à son argent de poche, à ses plaisirs.

Elle était… triomphante. Sa peau avait la blancheur de certaines fleurs veloutées, pâles et éclatantes à la fois, comme le jasmin, le camélia, mais on voyait le jeune sang battre au travers, monter à ses joues, gonfler les lèvres qui semblaient prêtes à faire jaillir un suc rose et ardent comme le vin. Ses yeux verts étincelaient.

«Elle a vingt ans», se dit Agnès, qui s’efforça une fois de plus de fermer les yeux, de ne pas être blessée par cette beauté trop éclatante, trop avide, ce rire sonore, cet égoïsme, cette jeune ardeur, cette dureté de diamant. «Elle a vingt ans, ce n’est pas sa faute… La vie l’éteindra, l’adoucira, l’assagira comme les autres.»

-Maman, puis-je prendre votre écharpe rouge? Je ne la perdrai pas. Et, maman, est-ce que je peux rentrer tard?

-Où vas-tu, d’abord?

-Mais vous le savez bien, maman! À Saint-Cloud, chez Chantal Aumont! Arlette viendra me prendre. Maman, je peux rentrer tard? Enfin, après huit heures? Vous ne vous fâcherez pas? C’est pour éviter la côte de Saint-Cloud, à sept heures, un dimanche.

-Elle a parfaitement raison, dit Guillaume.

-Le déjeuner finissait. Mariette servait avec rapidité.

Dimanche… Dès que la vaisselle serait faite, elle aussi sortirait.

Ils mangeaient des crêpes parfumées à l’orange; Agnès avait aidé Mariette á préparer la pâte.

-Exquises, dit Guillaume avec sensibilité.

Déjà, par les fenêtres ouvertes, on entendait tinter les assiettes, les unes doucement, comme dans ce rez-de-chaussée ténébreux, où deux vieilles filles s’abritaient dans l’ombre, les autres, plus allégrement, plus vivement. Ainsi, dans la maison d’en face où l’on voyait luire, avec ses douze couverts, la grande nappe brillante, damassée, aux plis durs, ornée en son milieu de la corbeille de roses blanches des premières communions.

-Moi, je vais me préparer, maman. Je ne veux pas de café.

GuiIIaume avalait sa tasse sans parler, avec hâte. Manette commença à desservir.

«Comme ils sont pressés, pensa Agnès, tandis que ses mains agiles et maigres pliaient machinalement la serviette de Nanette: moi seule…»

Le merveilleux dimanche, pour elle seule, n’avait pas d’attrait.

«Je n’aurais jamais cru qu’elle deviendrait si casanière, si éteinte», songeait Guillaume. Il la regarda, aspira fortement l’air, gonfla le torse, heureux, orgueilleux de sentir en lui cet afflux de puissance que les beaux jours semblaient donner à son corps. «Je suis admirablement en forme. Je tiens le coup d’une manière étonnante», se dit-il encore, en se souvenant de toutes les raisons, crise, ennuis d’argent… Germaine, qui se cramponnait, le diable l’emporte… les impôts… tout ce qui aurait pu légitimement le déprimer, l’attrister, ainsi que tant d’autres. Mais non! «J’ai toujours été ainsi! Un rayon de soleil, la perspective d’un dimanche hors de Paris, en liberté, une bonne bouteille, une jolie femme à mes côtés, et j’ai vingt ans! Je suis vivant, moi», se félicita-t-il, en contemplant sa femme, avec une sourde hostilité; sa beauté froide l’irritait, et le pli railleur et crispé de ses lèvres fines. Il dit à voix haute:

-Naturellement, si je passais la nuit à Chartres, je vous téléphonerais. De toute façon, je serai rentré demain matin. Je passerai à la maison avant d’aller au bureau.

Agnès pensa, avec une étrange et douloureuse froideur: «Un jour, l’auto, avec lui et la femme qu’il caresse, après un déjeuner trop copieux, se heurtera à un arbre. Un coup de téléphone de Senlis ou d’Auxerre.» Est-ce que tu souffriras? Demanda-t-elle curieusement à une image d’elle-même, invisible, muette, attentive dans l’ombre. Mais, silencieuse et indifférente, l’image ne répondit rien, et la forte Silhouette de Guillaume se plaça entre elle et le miroir.

-À bientôt, ma chérie.

-À bientôt, mon ami.

Guillaume était parti.

-Je prépare la table à thé dans le salon, madame? demanda Mariette.

-Non, laissez, Je le ferai.  Dès que la cuisine sera rangée, vous pourrez partir.

-Merci, madame, dit la jeune fille, dont les joues rougirent tout à coup avec intensité, comme si elle les eût approchées d’un feu ardent. Merci, madame, répéta-t-elle avec un regard langoureux qui fit hausser les épaules à Agnès, railleuse.

Agnès caressa la petite tête lisse et noire de Nanette, qui, tour à tour, se cachait dans les plis de sa robe, puis avançait le visage en riant.

-Nous serons bien tranquilles toutes les deux, ma chérie.

Cependant, Nadine, dans sa chambre, s’habillait à la hâte, poudrait son cou, ses bras nus, la naissance de la gorge, là où Rémi, dans l’ombre de la voiture, avait mis ses lèvres sèches et ardentes, posé des baisers rapides et brûlants comme des flammes. Deux heures et demie… Arlette n’était pas encore là. «Avec Arlette, maman ne se doutera de rien.» Le rendez-vous était fixé pour trois heures. «Dire que maman ne voit rien. Et elle été jeune…», pensa-t-elle, en tentant d’imaginer sans y parvenir, la jeunesse, les fiançailles, les premières années de mariage de sa mère.

»Elle a toujours dû être ainsi. L’ordre, le calme, les cols de linon blanc… “Guillaume, ne cassez pas mes roses.” Moi…»

 Elle frémit, mordit doucement ses lèvres, approcha son visage du miroir. Rien ne lui plaisait autant que son corps, son regard, ses traits, la forme du jeune cou blanc et pur, comme une colonne. «Il est merveilleux d’avoir vingt ans, songea-t-elle avec fièvre. Est-ce que toutes les jeunes filles savent le voir comme moi, goûter cette félicité, cette ardeur, cette vigueur, cette chaleur du sang? Sentir cela, comme moi, d’une manière aussi aiguë et profonde? Avoir vingt ans en 1934, pour une femme, c’est… c’est formidable», se dit-elle, en se rappelant confusément les nuits de camping, le retour à l’aube dans la voiture de Rémi (tandis que les parents imaginent une promenade en bande, dans l’île Saint-Louis, pour voir le soleil se lever sur la Seine, innocence) et le ski, la nage, l’air libre, l’eau froide sur son jeune corps, la main de Rémi enfonçant ses ongles dans sa nuque, tirant doucement en arrière les cheveux courts… «Et ces parents qui ne voient rien! Il est vrai que de leur temps… J’imagine ma mère, à mon âge, le premier bal, les yeux baissés. Rémi… “Je suis amoureuse, dit-elle à son reflet souriant dans la glace. Mais il faut prendre garde à Rémi, si beau, si infatué, gâté par les femmes, les hommages. Il doit aimer faire souffrir.”»

-Mais ça, on verra qui sera le plus fort, murmura-t-elle en serrant nerveusement les poings, sentant palpiter son amour, au fond d’elle-même, comme un désir tumultueux de lutte, de jeu ardent et cruel.

Elle rit. Et son rire sonna si clair, si insolent, si frais dans le silence qu’elle s’arrêta, charmée, et tendit l’oreille, comme si elle écoutait l’écho d’un rare et parfait instrument de musique.

»Par moments, il me semble que je suis, par-dessus tout, amoureuse de moi-même», songea-t-elle en passant à son cou son collier vert dont chaque boule miroitait et reflétait le soleil. Sa peau, pure, ferme et lisse, avait ce brillant glossiness des jeunes bêtes, des fleurs, des plantes de mai, un éclat que l’on sentait éphémère, mais parvenu à sa perfection la plus extrême.

«Jamais plus je ne serai aussi belle.»

Elle se parfuma, gâchant exprès le parfum, le répandant sur son visage, ses épaules: tout ce qui était éclatant, extravagant, lui seyait en ce jour! «J’aimerais avoir une robe rouge feu, des bijoux de bohémienne. «Elle se rappela la voix de sa mère, tendre et lassée : «De la mesure en tout, Nadine!»

»Ces vieux», se dit-elle avec mépris.

Dans la rue, la voiture d’Arlette s’était arrêtée devant la maison. Nadine saisit son sac, le béret qu’elle enfonça en courant sur sa tête, cria, au vol: «Au revoir, maman!» et disparut.

-Je veux que tu te reposes un peu sur le canapé, Nanette. Tu as si mal dormi, cette nuit. Je travaillerai à côté de toi, dit Agnès. Après, tu sortiras avec Mademoiselle.

La petite Nanette roula un moment son tablier rose entre ses mains, se tourna et se retourna, frotta son visage contre les coussins, bâilla, s’endormit. Elle avait cinq ans. Comme Agnès elle-même, elle avait une peau de blonde, pâle et fraîche, des cheveux noirs et des yeux sombres.

Agnès s’assit auprès d’elle, sans bruit. La maison était silencieuse, endormie. Dehors, l’arôme du café filtre flottait dans l’air. La chambre était remplie d’une ombre jaune, chaude et douce. Agnès entendit Mariette fermer avec précaution la porte de la cuisine et traverser l’appartement; elle écouta ses pas décroître dans l’escalier de service. Elle soupira; un étrange, un mélancolique bonheur, une paix délicieuse l’envahissaient. Le silence, les chambres vides, la certitude que, jusqu’au soir, personne ne la troublerait, que ni un pas ni une voix étrangère ne pénétreraient dans cette maison, ce refuge… La rue était tranquille et vide. Seule, une femme invisible jouait du piano, à l’abri derrière ses persiennes baissées. Puis tout se tut. Á la même heure, Mariette, serrant de ses deux mains larges et nues le sac en «imitation peau de porc» des dimanches, se hâtait vers la station Sèvres-Croix-Rouge, où l’attendait son amoureux, et Guillaume, dans les bois de Compiègne, disait à une femme blonde et grasse, assise à côté de lui: «Il est facile de me blâmer, je ne suis pas un mauvais mari, pourtant, mais ma femme…» Nadine, dans la petite auto verte d’Arlette, filait le long des grilles du Luxembourg. Les marronniers étaient en fleur. Les enfants couraient, vêtus de petits tricots de printemps, sans manches. Arlette songeait avec amertume que personne ne l’attendait, elle; personne ne l’aimait. On la tolérait à cause de sa précieuse voiture verte et de ses yeux ronds cercles d’écaille qui inspiraient confiance aux mères. Heureuse Nadine!

Un vent vif soufflait; les jets d’eau brusquement inclinés à gauche répandaient sur les passants leur poussière étincelante. Les jeunes arbres dans le square Sainte-Clotilde s’agitèrent doucement.

«Quelle paix», songeait Agnès.

Elle sourit; ni son mari ni sa fille aînée ne connaissaient ce lent et rare sourire confiant qui entrouvrait ses lèvres.

Elle se leva, alla silencieusement changer l’eau des roses; elle coupa avec soin leurs tiges; elles s’épanouissaient lentement, et les pétales semblaient s’écarter à regret, avec crainte et une sorte de divine pudeur.

«Comme il fait bon, ici», pensa Agnès.

Sa maison… Le refuge, la coquille close et chaude, close au bruit du dehors. Quand elle longeait la rue Las Cases, îlot de ténèbres par les crépuscules d’hiver, et qu’elle reconnaissait sur la porte cette figure souriante de femme, sculptée dans la pierre, ce doux visage familier orné d’étroits bandeaux, elle se sentait mystérieusement adoucie, apaisée, baignée dans des flots de calme bonheur. Sa maison… Le délicieux silence, ce craquement léger, furtif des meubles, les marqueteries délicates qui luisaient faiblement dans l’ombre, comme elle aimait tout cela. Elle s’assit; elle se laissa tomber au creux d’un fauteuil, elle qui se tenait toujours si droite, sans plier le dos, sans courber la tête.

»Guillaume dit que j’aime mieux les objets que les êtres humains… C’est possible!»

Ils l’entouraient d’un doux et muet enchantement. La pendule, ornée d’écaille et de cuivre, battait lentement et paisiblement dans le silence.

Le tintement musical et familier d’une tasse en argent qui brillait dans l’ombre répondait à chaque mouvement, à chaque soupir, comme un ami.

Le bonheur? «On le poursuit, on le recherche, on se tue à la besogne, et il n’est que là, se dit-elle, il naît du moment où l’on n’attend plus rien, où l’on n’espère plus rien, où l’on ne redoute plus rien. Naturellement, la santé des petites…», et, machinalement, elle se pencha, toucha des lèvres le front de Nanette. «Fraîche comme une fleur, Dieu merci. Ne plus rien espérer, quelle paix. Comme j’ai changé», songea-t-elle, se souvenant de son passé, de son amour insensé pour Guillaume, de ce petit square perdu dans les profondeurs de Passy, où elle l’attendait, les soirs de printemps. Sa famille, son odieuse belle-mère, le vacarme de ses sœurs dans le triste petit salon noir. «Ah! jamais je ne me rassasierai de Silence.» Elle sourit, dit à voix basse, comme si l’Agnès d’autrefois fût assise à ses côtés, l’écoutant, incrédule, ses tresses noires encadrant son pâle et jeune visage:

-Qui, ça t’étonne, hein? J’ai changé?

Elle secoua la tête. Dans son souvenir il lui semblait que chaque journée du passé avait été pluvieuse et triste, chaque attente vaine, chaque parole cruelle ou pleine de mensonge.

«Ah, comment peut-on regretter l’amour? Heureusement, Nadine ne me ressemble pas. Ces petites sont si froides, si sèches. Nadine est une enfant mais, même plus tard, jamais elle ne pourra aimer, souffrir, comme moi. Tant mieux, d’ailleurs, tant mieux, mon Dieu. Nanette, vraisemblablement, sera pareille à sa sœur.»

Elle sourit: il était si étrange d’imaginer que cette grosse joue rose et lisse, ces traits indécis deviendraient un visage de femme. Elle avança la main, caressa doucement les fins cheveux noirs. «Les seuls moments où mon âme se repose», pensa-t-elle tandis qu’elle se souvenait d’une amie de sa jeunesse, qui disait: «Mon âme se repose…» en fermant à demi les yeux, en allumant une cigarette. Mais Agnès ne fumait pas. Ce n’était pas rêver qu’elle aimait, mais s’asseoir ainsi et poursuivre quelque tâche bien humble, bien précise, coudre, tricoter, forcer sa pensée à se baisser, à s’humilier, à se tenir tranquille et silencieuse, ranger les livres, laver soigneusement et essuyer, un à un, les verres de Bohême, les longues flutes cerclées d’or, à l’ancienne mode, dont on se servait chez elle pour boire le champagne. «Le bonheur… Qui, à vingt ans, le bonheur me semblait différent, plus terrible, plus vaste mais les désirs deviennent merveilleusement plus petits et plus accessibles, à mesure que l’on avance vers le terme de tous les désirs», songea-t-elle en posant sur ses genoux une corbeille qui contenait un ouvrage commencé, de la soie, son dé, ciseaux d’or. «Que faut-il de plus à une femme qui n’aime pas l’amour?»

-Arrête-moi là, Arlette, veux-tu? Demanda Nadine. Il était trois heures. «Je marcherai un peu, de dit-elle. Je ne veux pas arriver la première.»

Arlette obéit. Nadine sauta à terre.

-Merci chérie.

L’auto partit. Nadine monta la rue de l’Odéon, se forçant à réprimer sa hâte et l’ardeur allègre qui envahissait son corps. «J’aime la rue, songea-t-elle, en regardant autour d’elle avec amitié, avec reconnaissance. À la maison, j’étouffe. Ils ne peuvent pas comprendre que je suis jeune, que j’ai vingt ans, que je ne peux pas m’empêcher de chanter, de danser, de parler haut, de rire. Je suis heureuse.» Elle sentait avec délice à travers la mince étoffe de sa robe le vent souffler sur ses jambes. Légère, aérienne, libre, ailée, rien ne la retenait, lui semblait-il, en cet instant, sur la terre, «Il y a des moments où l’on s’envolerait sans effort», pensa-t-elle, soulevée d’espérance. Que le monde était beau, aimable! Le flot étincelant du soleil de midi s’atténuait, se transformait en une lumière pâle et tranquille; à chaque angle de rue, des femmes vendaient des touffes de jonquilles, offraient leurs corbeilles aux passants. Dans les cafés, sur les terrasses, des familles paisiblement installées buvaient un sirop de grenadine, autour d’une petite communiante les joues en feu, les yeux brillants. Et, lentement, barrant les trottoirs, marchaient les soldats en promenade et des femmes en robe noire, avec de grandes mains rouges et nues, «Jolie», dit un garçon qui passait, en avançant les lèvres dans un mouvement de baiser et en regardant avidement Nadine. Elle rit.

Par moments, l’amour lui-même, l’image même de Rémi s’effaçaient. Seules demeuraient une exaltation, une fièvre, une félicité aiguës presque intolérables, mais qui semblaient receler dans leurs plus secrètes profondeurs une étrange, une suave angoisse.

«L’amour? Est-ce que Rémi m’aime?» se demanda-t-elle tout à coup au seuil du petit bistrot où il devait l’attendre. «Et moi? Nous sommes, avant tout, amis, mais quoi? Bon pour les vieux, l’amitié, la confiance! La tendresse elle-même n’est pas pour nous! L’amour, c’est bien autre chose», songea-t-elle, se souvenant de cet aiguillon douloureux que les baisers, les mots les plus tendres semblaient, par moments, cacher au fond d’eux-mêmes. Elle entra.

Le café était vide. Le soleil brillait. Une horloge battait au mur. Une odeur de yin, une fraîcheur de cave pénétraient la petite salle intérieure où elle s’assit.

Il n’était pas là. Elle sentit son cœur se serrer lentement dans sa poitrine. «Trois heures et quart, il est vrai. Mais ne m’aurait-il pas attendue?»

Elle command a une boisson au hasard.

Chaque fois que s’ouvrait la porte, chaque fois que sur le seuil apparaissait une silhouette d’homme, ce cœur indocile battait joyeusement, et tumultueusement, l’inondant de félicité et, chaque fois, c’était un inconnu qui entrait, la regardait distraitement et allait s’asseoir dans l’ombre. Elle serra nerveusement ses mains sous la table, les tordit.

«Mais où est-il? Pourquoi ne vient-il pas?»

Puis elle baissait la tête et recommençait à attendre. L’horloge sonnait inexorablement tous les quarts d’heure. Les yeux fixés sur l’aiguille, elle attendait, sans un mouvement, comme si l’immobilité complète et le silence eussent pu ralentir la marche du temps. Trois heures et demie. Trois heures quarante-cinq. Cela, ce n’était rien encore. D’un côté ou de l’autre de la demie il y a si peu de différence, de même trois heures quarante, mais si l’on dit: «Quatre heures moins vingt, quatre heures moins le quart», tout est perdu, gâché, perdu sans retour! Il ne viendra pas, il s’est moqué d’elle! Avec qui est-il en ce moment? À qui dit-il: « Nadine Padouan? Je l’ai bien fait marcher» Elle sentit de petites larmes, âcres et amères, brûler ses yeux. Non, non, pas cela! Quatre heures. Ses lèvres tremblaient. Elle ouvrit son sac, souffla sur la houppette; la poudre envolée l’entoura d’un nuage étouffant et parfumé; elle apercevait ses traits dans la petite glace, tremblants et déformés comme au fond de l’eau. «Non, je ne pleurerai pas», songea-t-elle en serrant sauvagement les dents. Les doigts frémissants, elle saisit son bâton de rouge, frotta ses lèvres, poudra ce creux satiné, bleuâtre, lisse sous ses yeux, la place même où, plus tard, se formerait la première ride. «Pourquoi a-t-il fait ça?» Un baiser, un soir, c’était donc tout ce qu’il voulait? Un instant, elle fut envahie par une humilité désespérée. Tous les souvenirs amers qu’une enfance même heureuse et comblée peut contenir affluèrent dans son âme: cette gifle imméritée de son père, à douze ans. Ce professeur injuste. Ces petites filles anglaises, au fond de son passé, au fond du temps, qui disaient en riant: «We won’t play with you. We don’t play with kids.»

«J’ai mal. Je ne savais pas que l’on pouvait avoir si mal.»

Elle ne regardait plus l’heure. Elle demeurait assise, sans bouger. Où aller? Ici, elle se sentait à l’abri à sa place. Combien de femmes avaient attendu, comme elle, ravalé leurs larmes, comme elle, caressé machinalement cette vielle banquette de moleskine, chaude et douce sous sa main, comme un pelage de bête? Mais, brusquement, un sentiment de force orgueilleuse l’envahit de nouveau. Qu’importait cela? «J’ai mal, je suis malheureuse.» Oh, les beaux mots tout neufs: amour, malheur, désir. Elle les façonnait doucement entre ses lèvres.

-Je désire qu’il m’aime. Je suis jeune. Je suis belle. Il m’aimera, et, sinon lui, d’autres m’aimeront, murmura-t-elle en serrant nerveusement ses mains aux ongles brillants et acérés comme des griffes.

Cinq heures… La petite pièce sombre rayonna tout d’un coup, comme la gueule d’or d’un brasier. Le soleil avait tourné; il alluma la chartreuse d’or qui poissait son verre, éclaira la petite cabine du téléphone, en face d’elle.

«Un coup de téléphone? songea-t-elle avec fièvre. Il est malade, peut-être?»

– Allons donc, dit-elle en haussant furieusement les épaules.

Elle avait parlé à voix haute; elle tressaillit. «Mais qu’est-ce que j’ai?» Elle l’imagina sanglant, mort, sur une route: en voiture, il va comme un fou…

-Si je téléphonais? Non! murmura-t-elle, sentant pour la première fois la faiblesse, la lâcheté de son cœur.

Et, en même temps, au fond d’elle-même, une voix semblait chuchoter mystérieusement: «Regarde. Écoute. Souviens-toi. Tu n’oublieras jamais ce jour. Tu vieilliras. Mais, à l’heure de ta mort, tu reverras cette porte ouverte, battant dans le soleil. Tu entendras sonner les quarts d’heure à cette horloge, et le bruit, les cris de la rue.»

Elle se leva, elle entra dans la petite cabine téléphonique qui sentait la poussière et la craie; les murs étaient couverts d’inscriptions au crayon. Elle fixa longtemps du regard une figure de femme, dessinée dans un coin. Elle appela enfin Jasmin 10-32.

-Allô, répondit une voix de femme, une voix inconnue.

-L’appartement de M. Rémi Alquier? demanda-t-elle et le son de ses propres paroles la frappa: sa voix tremblait.

-Oui, de la part de qui?

Nadine de tut; elle entendit distinctement un doux rire paresseux, un appel:

-Rémi, une petite jeune fille te demande… Hein? M. Alquier n’est pas là, mademoiselle.

Nadine, lentement, raccrocha le récepteur, sortit. Il était six heures et l’éclat du soleil de mai s’était voilé; un crépuscule triste et léger avait envahi l’air. Une odeur de plantes et de fleurs fraîchement arrosées montait du Luxembourg. Nadine prit au hasard une rue, puis une autre. Elle sifflotait doucement, en marchant; les premières lampes s’allumaient au fond des maisons, les premiers becs de gaz dans les rues claires encore: leurs feux déformés brillaient à travers ses larmes.

Rue Las Cases, Agnès avait couché Nanette, qui s’endormait, mais parlait encore dans son demi-sommeil, d’une voix hésitante, douce, confiante, à elle-même à ses jouets, à l’ombre. Mais dès qu’elle entendait le pas d’Agnès elle se taisait avec prudence.

«Déjà», songea Agnès.

Elle entra dans le salon sombre; sans allumer les lampes elle le traversa, alla s’accouder à la fenêtre. Le ciel s’assombrissait. Elle soupira. La journée de printemps recelait une sorte d’amertume secrète qui semblait s’exhaler avec le soir. Ainsi des pêches roses et parfumées laissent dans la bouche un goût amer. Où était Guillaume? «Il ne rentrera pas cette nuit, sans doute. Tant mieux», se dit-elle en imaginant le lit frais et vide. Elle touche de la main la vitre froide. Combien de fois avait-elle attendu ainsi Guillaume? Soir après Soir, écoutant le battement de l’horloge dans le silence, le grincement de l’ascenseur qui montait, montait avec lenteur, dépassait sa porte, redescendait. Soir après soir, d’abord avec désespoir, puis avec résignation, puis avec une lourde et mortelle indifférence.

Et maintenant? Elle haussa les épaules avec tristesse. La rue était vide, et une vapeur bleuâtre semblait flotter sur toutes choses, comme si du ciel voilé une fine pluie de cendres eût commencé à tomber doucement. L’étoile d’or d’un réverbère s’alluma dans l’ombre, et les tours de Sainte-Clotilde parurent reculer, se fondre dans l’éloignement; Une petite voiture pleine de fleurs passa, revenant de la campagne; il restait juste assez de jour pour voir les bouquets de jonquilles accrochés aux phares. Les concierges, sur le pas des portes, assis sur leurs chaises de paille, les bras ballants, abandonnés sur leurs genoux, se taisaient. À chaque fenêtre, les volets se fermaient et, seule, à travers les interstices, brillait faiblement une lampe rose.

»Autrefois, se souvint Agnès, quand j’avais l’âge de Nadine, j’attendais déjà Guillaume, en vain, pendant de longues heures.» Elle ferma les yeux, cherchant à le revoir tel qu’il était alors, ou du moins tel qu’il lui apparaissait. Était-il si beau? Si charmant ? Mon Dieu, plus maigre que maintenant, certainement, le visage plus tourmenté, plus sec, de belles lèvres. Ses baisers… Elle eut un petit rire triste et amer.

«Comme je l’aimais… Idiote… Malheureuse idiote… Il ne me disait pas de paroles d’amour. Il se contentait de m’embrasser, de m’embrasser jusqu’à faire fondre mon cœur de douceur et de peine. Pendant dix-huit mois il ne m’a pas dit: “Je t’aime…” ni “Je veux t’épouser…”. Il fallait que je sois toujours là, à sa dévotion. “À ma disposition”, disait-il. Et Moi, stupide malheureuse, je trouvais plaisir à cela. J’étais à l’âge où la défaite même enivre. Et puis je songeais: “Il m’aimera. Je serai sa femme. À force de dévotion, d’amour, il m’aimera”.«

Elle se remémora avec une précision extraordinaire un soir de printemps, au fond du passé. Mais il ne faisait pas beau et doux comme ce soir. C’était un de ces printemps de Paris pluvieux ou froids, où tombe, dès l’aube, une averse lourde et glacée, ruisselant à travers les arbres couverts de feuilles. Les marronniers en fleur, la longue journée, l’air tiède semblent une cruelle raillerie. Elle était assise et l’attendait sur un banc, dans un square vide; le buis trempé de pluie répandait une odeur amère; les gouttes tombaient dans l’eau du bassin, mesurant lentement et mélancoliquement les minutes écoulées sans retour, ses larmes froides coulaient sur ses joues. Il ne venait pas. Une femme s’était assise à côté d’elle, l’avait regardée sans rien dire, courbant le dos sous l’averse, serrant amèrement les lèvres comme si elle pensait: «Une de plus.»

Elle pencha un peu la tête, l’appuya machinalement sur son bras comme autrefois, pliant le cou. Une profonde tristesse montait en elle.

«Qu’est-ce que c’est? Je suis heureuse pourtant, si calme, si paisible. À quoi bon se souvenir ainsi? Cela ne peut éveiller en mon âme que de la rancune et une colère si inutile, mon Dieu!»

Mais, tout à coup, revint à sa mémoire l’image du taxi qui l’emportait à travers les allées du Bois, noires et mouillées, et il lui sembla retrouver la saveur et l’odeur de cet air pur, froid, qui passait à travers les vitres baissées, tandis que la main de Guillaume serrait doucement, cruellement, son sein nu, comme un fruit dont on a fait jaillir le suc. Querelles, réconciliations, larmes amères, mensonges, lâcheté éperdue, et ce brusque, ce suave bonheur, lorsqu’il touchait sa main, disait en riant: «Fâchée? J’aime te faire un peu souffrir.»

-C’est passé, ça ne reviendra plus, dit-elle tout à coup à haute voix, avec un incompréhensible désespoir. Brusquement, elle sentit un flot de larmes jaillir de ses yeux, couler sur son visage. Je voudrais souffrir encore.

«Souffrir, me désespérer, attendre quelqu’un! Je n’attends plus personne au monde! Je suis vieille. Je hais cette maison, songea-t-elle tout à coup avec fièvre. Et cette paix, et ce calme! Et les petites? Oui, l’illusion maternelle est la plus tenace et la plus vaine. Oui, je les aime, je n’ai qu’elles au monde, mais cela ne suffit pas. Je voudrais retrouver les années perdues, les souffrances perdues. Maintenant, l’amour, ce serait si répugnant, si laid. Je voudrais avoir vingt ans! Heureuse Nadine! Mais elle est à Saint-Cloud, en train de jouer au golf, sans doute! Elle se soucie bien de l’amour! Heureuse Nadine!

Elle tressaillit. Elle n’avait pas entendu la porte s’ouvrir, ni les pas de Nadine sur le tapis. Elle dit précipitamment, essuyant ses yeux à la dérobée:

-N’allume pas.

Nadine, sans répondre, vint s’asseoir auprès d’elle. La nuit était tombée, et chacune détournait le regard. Elles ne virent rien.

Au bout d’un long moment, Agnès demanda:

-Tu t’es bien amusée, chérie?

-Oui, maman, dit Nadine.

-Quelle heure est-il donc?

-Sept heures bientôt, je crois.

-Tu reviens plus tôt que tu ne le pensais, dit distraitement Agnès.

Nadine ne répondit rien, fit tinter doucement les uns contre les autres les minces bracelets d’or sur ses bras nus.

«Mais comme elle est silencieuse», pensa Agnès, vaguement étonnée. Elle dit tout haut:

-Qu’est-ce que c’est, chérie? Tu fatiguée?

-Un peu.

-Tu te coucheras tôt. Va te laver les mains, maintenant. Nous nous mettons à table dans cinq minutes. Ne fais pas de bruit en traversant le couloir, Nanette dort.

Au même instant, la sonnerie du téléphone retentit. Nadine leva brusquement la tête. Mariette parut.

-On demande Mlle Nadine au téléphone.

Nadine, le cœur battant sourdement dans sa poitrine, travers a doucement le salon, consciente du regard de sa mère. Elle ferma sans bruit derrière elle la porte du petit bureau où se trouvait le téléphone.

-Nadine?… C’est moi, Rémi… Oh, comme nous sommes fâchée… Pardonnez-moi, voyons… Ne soyez pas méchante… Mais puisque je demande pardon! Là, là, dit-il comme s’il flattait une bête rétive. Un peu d’indulgence, s’il vous plaît, petite fille… Que voulez-vous? Une ancienne liaison, une aumône… Ah, Nadine, vous ne voulez tout de même pas que je me contente des Jolis riens que vous m’offrez?… Hein?… Hein? répéta-t-il, et elle reconnut l’écho de ce rire voluptueux et doux entre les lèvres serrées. Il faut me pardonner. Je ne déteste pas vous embrasser lorsque vous êtes en colère et que vos yeux verts lancent des flammes. Je crois les voir. Ils fulgurent, n’est-ce pas? Demain? Voulez-vous demain, à la même heure? Hein?… Pas de lapin, je le jure… Hein?… Pas libre? Quelle blague! Demain? Au même endroit, à la même heure. Mais puisque je le jure… Demain? Répéta-t-il.

Nadine dit:

-Demain.

Il rit:

There’s a good girl. Good little girlie. Bye bye.

Nadine entra en courant dans le salon. Sa mère n’avait pas bougé.

-Mais qu’est-ce que vous faites là, maman? s’écria-t-elle, et sa voix, son rire éclatant firent passer dans l’âme d’Agnès un sentiment trouble et amer, semblable à de l’envie. Il fait nuit!

Elle alluma toutes les lampes. Ses yeux étincelaient, encore humides de larmes; une sombre flamme était montée à ses joues. Elle s’approcha de la glace en chantonnant, arrangea ses cheveux, regard a en souriant son visage éclairé par le bonheur, ses lèvres entrouvertes et tremblantes.

-Comme te voilà joyeuse tout d’un coup, dit Agnès.

Elle s’efforça de rire, mais seul un petit ricanement grinçant et triste s’échappa de ses lèvres. Elle songeait: «J’étais aveugle! Mais cette petite est amoureuse! Ah, elle est trop libre, je suis trop faible, c’est cela qui m’inquiète.»  Mais, dans son cœur, elle reconnaissait cette amertume, cette souffrance; elle la saluait comme une vieille amie. «Je suis jalouse, ma parole!»

-Qui t’a téléphone? Tu sais parfaitement que ton père n’aime pas ces coups de téléphone d’inconnus et ces mystérieux rendez-vous.

-Je ne comprends pas, maman, dit Nadine, les yeux brillants d’innocence, fixés sur sa mère, sans qu’il fût possible de lire la pensée secrète cachée dans leur profondeur: la mère, l’éternelle ennemie, la vieillesse radoteuse, qui ne comprend rien, qui ne voit rien, qui se terre dans sa coquille et ne songe qu’à empêcher la jeunesse de vivre! Je vous assure que je ne comprends pas. Simplement, le match de tennis qui n’a pas eu lieu samedi est remis à demain. Voilà tout.

-Voilà tout, vraiment! dit Agnès, mais le son sec et dur de ses paroles la frappa elle-même.

Elle regarda Nadine. «Je suis folle. Ce sont ces vieux souvenirs. C’est une enfant, encore.» Un instant elle revit en esprit l’image d’une jeune fille, aux longues tresses noires, assise dans un square perdu dans la brume et la pluie; elle la contempla tristement et la chassa à jamais de sa mémoire.

Elle posa doucement sa main sur le bras de Nadine.

-Allons, viens, dit-elle.

Nadine étouffa un petit rire ironique. «Est-ce que je serai aussi… crédule, à son âge? et aussi tranquille? Heureuse maman, pensa-t-elle avec un doux mépris. C’est beau, l’innocence et la paix du cœur.»

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