search
now reading: La femme de Georges | Véronique Bizot
search

Véronique Bizot | French

La femme de Georges

Depuis ma terrasse, je peux voir Georges au bord de sa piscine, une trentaine de mètres en contrebas de la colline. Un taillis nous sépare, qui couvre un dénivelé de terre rouge et craquelée, bordé de part et d’autre par deux murs de pierres sèches. Georges est en maillot de bain et en sandales, et porte des lunettes de soleil qui datent des années soixante-dix, dont je sais, car nous les avons achetées ensemble, qu’elles lui couvrent la moitié supérieure des joues, comme deux grosses gouttes d’eau sur le point de se détacher, et qu’elles ne lui vont pas. La piscine de Georges figure une sorte de haricot qui rappelle la forme de ces lunettes et bien que chaque matin il vienne en analyser le pH et longuement promener à la surface une épuisette avec quoi il récolte les saletés, il ne s’y baigne jamais, ni lui ni d’ailleurs personne, hormis les guêpes. Les guêpes rendent Georges nerveux, contre la présence desquelles il a à peu près tout tenté en matière de pièges et qui s’agglutinent sur la margelle de sa piscine. Je le vois qui parfois en écrase une du pied et vient ensuite frotter sa semelle sur l’herbe clairsemée de son jardin. Jamais plus il ne lève la tête en direction de ma terrasse, si bien que je peux l’observer aussi longtemps que je le souhaite prendre soin de sa piscine – chaque matin le même rituel. Bien souvent je m’endors sous mon parasol, jusqu’à ce que Louis m’apporte le déjeuner, avec le courrier et deux journaux. Puis je donne quelques rapides et impersonnels coups de téléphone. Georges, à cette heure, a déserté sa piscine pour, je suppose, rentrer dans sa maison dont je n’aperçois qu’une extrémité de toit. De ce côté-là de mon paysage, des arbres assez hauts et rapprochés bouchent la vue que je pourrais avoir de la terrasse de Georges, une vilaine dalle de carrelage flammé surmontée d’un store à rayures orange, bordé de franges grisâtres, et sous lequel je l’imagine assis et comme moi immobile. Il a pu enfiler une chemise et se servir un verre de quelque chose – j’ignore s’il a tout à fait renoncé à l’alcool. Nos deux maisons sont les plus basses et les plus modestes du domaine, deux constructions des années cinquante, l’une et l’autre assez laides, encore que celle de Georges soit particulièrement laide – toutes ses tentatives d’amélioration n’ont fait qu’aggraver les choses et il n’est pas rare que des visiteurs égarés viennent sonner à sa porte, convaincus de sonner à la porte du gardien.

Sous le soleil de midi, la piscine de Georges forme une tache scintillante qui ne redeviendra bleue que plus tard dans la journée. Scintille également l’énorme enseigne rouge du Champion, lequel compte maintenant parmi ses clients les résidents les plus influents de la colline, ceux-là mêmes qui ont au départ vigoureusement œuvré pour son immédiate démolition. A ce que j’entends, la viande du Champion, notamment le veau Champion, est remarquable, et le boucher du Champion sait au premier coup d’œil à qui il a affaire. Où que vous soyez invité par ici, on vous sert désormais du veau Champion, cuisiné à toutes les sauces et réputé si fondant qu’il n’est pratiquement plus personne pour s’offusquer de l’enseigne, laquelle, allumée jour et nuit, se voit de toutes les terrasses, y compris de la terrasse des Klausen, la plus haute de toutes, et où, vaincu par l’insistance de Susi Klausen et ses incessants coups de téléphone qui durent depuis juin, j’ai finalement dîné hier soir. Je me suis hier soir, et après avoir résisté plus d’un mois à leurs sollicitations, infligé la maison des Klausen, le champagne des Klausen, la conversation des Klausen et, tandis que Louis me conduisait chez eux, je pensais à ce qui m’attendait, Rolf Klausen dans son costume de yachtman, appuyé à sa balustrade comme à la rambarde d’un paquebot, Susi Klausen surgissant tel un bolide pour congédier Louis d’un geste, s’emparer des poignées de mon fauteuil et, avec la dextérité de l’infirmière qu’elle fut avant de mettre la main sur Rolf Klausen, le faire aussitôt pivoter en direction du rectangle de pelouse affecté aux apéritifs. Il y avait là, dans l’éclairage de minuscules spots, le mélange d’espèces botaniques, de sculptures et d’invités témoignant de l’emploi que fait Susi Klausen des millions de Rolf Klausen, lequel, invariablement affable, affichait comme à chaque réception une bonhomie appliquée en attendant le moment de pouvoir aller se coucher. Et je me suis hier soir retrouvé à serrer la main de Rolf Klausen comme si je serrais la main du brave homme enjoué qu’il paraît être, alors que je n’ignorais nullement serrer la main d’une crapule, et, serrant la main de Rolf Klausen puis des invités, j’entendais encore la voix de Georges, la voix qui me manque, affirmer que toute cette colline n’est qu’un ramassis de crapules affairistes. Dans chacune des maisons de cette colline, disait Georges du temps que nous étions amis, on trouve un tueur affairiste qui a vécu en toute légalité son existence de tueur, entièrement vouée à la spéculation. Et l’argent que ça lui a apporté, c’est dans les fondations d’art et les galeries d’art et les musées du monde entier qu’il le recycle, partout où il y a de l’art, disait Georges, il y a une crapule qui avec l’art s’achète une conscience artistique, quand bien même il n’entend rien à l’art, quand bien même l’art l’emmerde, il a bien sûr compris et évalué tout le profit de respectabilité qu’il peut tirer de l’art. Georges, à l’époque où les Klausen se sont installés sur la colline, était critique d’art et c’est comme critique d’art qu’il a été invité à dîner chez les Klausen, une seule fois, après quoi les Klausen n’ont plus voulu entendre parler de Georges, soit qu’il ait exercé son sens critique sur les peintures dont les Klausen ont couvert les murs de leur nouvelle maison, ou qu’il se soit contenté de passer devant sans prononcer un mot, ou encore qu’il ait soulevé les jupes de Susi Klausen au moment où elle lui tendait une assiette de bouchées apéritives, d’une manière ou d’une autre Georges s’est débrouillé pour ne jamais être réinvité.

Et tandis que Susi Klausen, qui avait orienté mon fauteuil dos à un bassin dont l’humidité se diffusait dans mes reins, racontait le cambriolage dont ils avaient été victimes l’après-midi même – un petit bronze Renaissance qui se trouvait encore au salon quand elle était descendue de l’étage à dix-sept heures trente précises pour se rendre aux cuisines ne s’y trouvait plus quand elle en était ressortie quelque dix minutes plus tard –, je me faisais la réflexion que je n’avais pas cette chance d’en avoir fini avec les invitations des Klausen. Il eût été, disait Susi Klausen, tout aussi aisé de décrocher tel ou tel tableau des murs du salon, car naturellement le système d’alarme auquel était relié chacun de ces tableaux n’était pas activé dans la journée. Mais, dédaignant les tableaux, on n’avait pris que le petit bronze Renaissance, ainsi qu’un briquet de table qui se trouvait à côté, si bien que les gendarmes penchaient pour un cambriolage d’amateur, le tout premier de la saison selon eux. A cet instant, chacun des invités feignant de s’intéresser au cambriolage des Klausen devait en réalité s’inquiéter de sa propre maison et des portes et fenêtres qu’il avait peut-être négligé de verrouiller, j’espère que vous avez tous pris vos précautions, déclara d’ailleurs Susi Klausen, voyons, dit posément Rolf Klausen, nous sommes tout de même assez bien gardés ici, la preuve, rétorqua Susi Klausen avec aigreur. Croyez-le ou non, ajouta-t-elle, c’est mon briquet de table que je regrette le plus, nous nous servions de ce briquet depuis des années, un briquet de table qui fonctionne plus de vingt-quatre heures, chacun sait que ça n’a pas de prix. La femme assise à ma droite se tourna vers moi, me regarda en inclinant légèrement sa tête et il me fallut une fois encore admettre l’étrange attirance qu’exerce sur certaines personnes ce fauteuil sans lequel je ne me déplace pas depuis maintenant un an que j’ai été éjecté de la voiture de Georges. La femme avait posé sa main sur la roue du fauteuil qu’elle caressait lentement de l’index, etc. Son mari, du moins celui que je finis par repérer comme son mari, était extrêmement vieux. Il devait s’agir du fameux philosophe genevois dont Susi Klausen m’avait mentionné la présence. Sa femme, d’une trentaine d’années plus jeune, avait des cheveux mousseux, un peu roux, une robe au décolleté lâche et elle parlait vite, avec la gaieté factice des mélancoliques, ils avaient loué pour l’été l’une des maisons de la colline, probablement la seule maison sans piscine de la colline, déclara-t-elle en souriant, et je ne la détrompai pas, bien que je n’aie moi-même jamais eu de piscine, sinon celle de Georges, la piscine de Georges m’a toujours suffi, mais qu’attendions-nous pour passer à table?

Silencieux, j’observais les invités des Klausen qui – nous étions quatorze – formaient dans la nuit une petite grappe indistincte çà et là éclairée par les spots de jardin et dont se détachaient avec plus de netteté Rolf et Susi Klausen, ainsi que le vieux philosophe et sa femme désormais trop jeune, deux couples dont j’imaginais l’intimité à l’heure où ce dîner aurait pris fin, le cérémonial muet de leur coucher dans le silence des chambres, les somnifères avalés, l’amertume de Susi Klausen enfonçant des boules Quies dans ses oreilles, la sollicitude impuissante du vieux philosophe, les lampes éteintes sans la plus petite tentative de rapprochement, maintenant qu’ils étaient passés de la désaffection au dégoût, du désenchantement à la haine. Ma voisine, bien que toujours inclinée vers moi, s’était tue, elle ne m’avait rien demandé au sujet de mon fauteuil, certainement renseignée par Susi Klausen sur l’épouvantable accident, n’ignorant certainement plus rien de la façon dont Georges, parfaitement ivre, est venu, voilà un an, encastrer sa voiture dans la rambarde d’autoroute qui surplombe ici la mer, et comment il s’en est sorti absolument indemne alors que je faisais, projeté à travers le pare-brise, ce vol plané par-dessus la rambarde. C’est Susi Klausen qui, lorsqu’elle mentionne l’accident, emploie ce terme de vol plané, acrobatie que je n’ai personnellement aucun souvenir d’avoir accomplie, que nul témoin n’a confirmée et qui, à la façon dont elle l’évoque, me fait chaque fois l’effet plutôt burlesque d’un plan de film éternellement rembobiné et repassé en accéléré. J’ai su qu’on n’a pas donné cher de ma peau en me ramassant de l’autre côté de la rambarde, gisant entre deux pieds de vigne, mais les choses étant ce qu’elles sont, je suis toujours là, me comportant comme un invalide raisonnable, doté d’un excellent équipement et de ce qu’il faut de fatalisme. Georges n’est cependant rien d’autre que mon meurtrier aux yeux de Susi Klausen, dont je dois reconnaître qu’elle est venue quotidiennement me voir à l’hôpital, retrouvant illico ses réflexes d’infirmière, de sorte que c’est à elle qu’on a confié le soin de m’annoncer sur quelles parties de mon organisme je pouvais encore compter. Mais autant Susi Klausen dans le cadre de l’hôpital m’a probablement été précieuse, autant Susi Klausen hors de ce cadre m’est absolument intolérable, d’un côté une excellente ex-infirmière, de l’autre une fréquentation absurde que je me suis efforcé, dès mon retour chez moi, de maintenir à distance. Mon ingratitude à l’égard de Susi Klausen n’a d’égale que la grossièreté dont je fais preuve pour l’envoyer balader chaque fois qu’elle me téléphone, c’est-à-dire au moins deux fois par semaine, quand ce n’est pas Louis que je charge de l’éconduire. Louis m’a été fourni dès ma sortie de l’hôpital par Susi Klausen, le jour où je suis rentré chez moi Louis m’attendait à la porte de ma maison, un grand type maigre d’aspect lugubre, impassible, et que rien par la suite n’a démonté. Aux yeux de Susi Klausen, Georges est non seulement mon meurtrier mais également celui de sa femme. La femme de Georges est morte à la fin de l’été dernier, dans la piscine de Georges, quelques semaines après mon retour de l’hôpital, sans qu’on ait jamais pu déterminer si elle était venue s’y baigner ou s’y noyer. Personne ici ne la connaissait vraiment – c’était une Italienne, le mariage avait eu lieu six mois plus tôt en Italie – mais Susi Klausen, comme elle le laisse clairement entendre, a toutes les raisons de penser que Georges est, d’une façon ou d’une autre, responsable de la mort de sa femme, dont il a été établi qu’elle ne se baignait jamais dans leur piscine, toujours dans la mer. Une excellente nageuse, précise Susi Klausen. Mariée, pour son malheur, à cet être destructeur, qui n’a pu, affirme-t-elle, que la pousser à bout, la détruire, comme il détruit tout. Je la laisse dire, bien que je sache combien ils s’aimaient et combien Georges est maintenant inconsolable, que j’observe chaque matin accomplir autour de sa piscine les mêmes gestes dérisoires. On lui a retiré son permis de conduire (Georges est à vie interdit de conduite comme je suis à vie interdit de marche), si bien qu’il lui est très difficile de se rendre sur la tombe de sa femme, enterrée dans le caveau familial italien. J’ai un moment pensé que Georges allait partir s’installer là-bas, près de la tombe de sa femme, mais non, il reste ici, près de la piscine dans laquelle il l’a trouvée et dont il l’a lui-même sortie, et que, jour après jour, il entretient sous mon regard, avec une effroyable application, ne pouvant ignorer, bien qu’il ne lève jamais les yeux vers moi, que je l’observe depuis ma terrasse. Cet homme n’est rien d’autre qu’un criminel, répète Susi Klausen et, au mouvement de bras dont elle accompagne ce propos, il ne m’échappe pas qu’elle englobe non seulement mon fauteuil et la piscine de Georges au fond de laquelle sa femme a été retrouvée, mais également les tableaux et les sculptures dont elle a rempli sa maison, la fameuse collection Klausen, sur laquelle Georges, l’unique fois où il a été invité, n’a probablement jeté qu’un coup d’œil distrait, à moins qu’il ne soit passé devant sans les voir. Le plus grand crime de Georges est de n’avoir pas, comme Susi Klausen s’y attendait, admiré et par là validé la réputée audacieuse collection Klausen, un ramassis d’insignifiances comme il s’est par la suite borné à me la commenter. Seule une très petite toile, planquée dans un recoin au bas de l’escalier, a vaguement éveillé son intérêt, précisément une œuvre que Susi Klausen lui a signalé avoir acquise dans un moment d’égarement et dont elle l’a prié de ne pas tenir compte. Pour le reste, il est manifeste, à entendre Georges, que les Klausen, incapables du moindre sentiment artistique, se sont fait berner par tous les marchands d’art de la planète. Que la culture artistique leur fasse défaut, peu importe à Georges, mais un tel manque de sensibilité artistique, non. Ils ont acheté ce qui se fait aujourd’hui de plus insignifiant, de plus vulgaire et de plus cher, m’a dit Georges des Klausen. J’ai, m’a-t-il encore dit, pitié des artistes, aussi médiocres soient-ils, qui ont à frayer avec ces individus, les Klausen que nous connaissons et tous les autres Klausen, incapables de se comporter en présence d’un artiste autrement que de façon insultante, car ils ne pensent ni ne ressentent rien devant son travail qui ne soit dicté par leur vanité et leur absence de sensibilité. Les gens, et pas seulement des imbéciles, viennent chaque été admirer la collection Klausen et les dernières acquisitions des Klausen quand ce qui en réalité les fascine, ce sont les millions des Klausen dont on sait par ailleurs que leur autre maison, dans laquelle ils se retirent dès la fin de l’automne et vivent, selon Susi Klausen, tout l’hiver comme des ermites, ne contient pas une seule œuvre d’art du genre de celles qu’ils exhibent ici. L’hiver, les Klausen le passent dans une maison vieille de plusieurs siècles, au milieu des valeurs sûres de l’ancien, ils le passent, comme Georges a entendu Susi Klausen le déclarer, entourés de leurs reposantes antiquités.

Et que devient votre ami Georges ? me demanda d’une voix forte Rolf Klausen qui, ayant traversé la pelouse avec une bouteille à la main, s’était approché, légèrement trop près, si bien qu’à hauteur de mon regard j’avais les boutons de sa veste qui luisaient comme des yeux exorbités. Il me sembla qu’il vacillait légèrement. Un type assez marrant, si je me souviens bien, ajouta-t-il. Je vis Susi Klausen venir droit sur moi dans sa tunique bariolée pour, d’un geste brusque, écarter son mari et reprendre, dans un tintement de bracelets, les commandes de mon fauteuil, après quoi les invités se levèrent et nous fûmes tous dirigés vers la terrasse où la table du dîner était dressée, sièges légèrement plus espacés à la place qui m’était assignée, entre la femme du vieux philosophe et la sœur de Susi Klausen, Laure, comme elle se présenta très simplement à moi en dépliant sa serviette de ses mains frêles. Je ne l’avais jusque-là pas remarquée, et je me demandai aussitôt comment elle pouvait être la sœur de Susi Klausen, tout en notant que la femme du vieux philosophe à ma gauche – puis venait Rolf Klausen – portait un parfum épouvantablement capiteux qui, chaque fois qu’elle manipulait sa fourchette ou saisissait son verre, se diffusait dans ma direction, m’ôtant toute possibilité de manger. La sœur de Susi Klausen ne semblait pas non plus avoir très faim, et quand je le lui fis observer elle sourit et dit qu’effectivement non, peut-être parce qu’elle avait elle-même préparé cette partie du dîner, si bien que je fis l’effort d’avaler le contenu de mon assiette. Les cheveux de Laure étaient extrêmement lisses et soyeux, et ils avaient une façon désarmante de glisser sur son visage sans qu’elle s’en préoccupe, contrairement à la femme du vieux philosophe qui ne cessait d’agiter et de secouer les siens et dont je me détournai carrément pour m’orienter vers Laure, dans un mouvement résolu qui parut légèrement la déconcerter. En face d’elle, tassé sur sa chaise, le vieux philosophe, avec ses yeux proéminents et sa courte barbe frisottée qui lui mangeait les joues, observait un endroit de la nappe d’un regard dépourvu d’expression, comme somnolant. On nous apporta d’autres plats et Laure me demanda poliment si j’habitais là toute l’année. Je répondis sur le même ton que oui, j’ajoutai qu’il y avait assez longtemps que je m’étais installé ici, bien avant que toutes ces maisons se construisent. Un endroit terrifiant, tonna le vieux philosophe brusquement sorti de son hébétude. Et, fourchette au poing, il tapa sur la table. Quelqu’un rit brièvement et les conversations reprirent. Je ne savais pas que Susi avait une sœur, dis-je à Laure. On ne se voit pas souvent, dit-elle, je vis à l’étranger, à Bombay, pour l’instant à Bombay. A Bombay, dis-je. Oui, dit-elle. Loin, pensai-je. Vous connaissez l’Inde ? me demanda Laure. Non, dis-je, m’imaginant soudain en train de parcourir les rues de Bombay, pleines d’estropiés, j’ai toujours été assez sédentaire. Je souris. Vous avez eu une année difficile, me dit Laure. Je m’habitue, dis-je, ce qui était presque vrai, les mois passant, je finissais par penser que l’accident n’avait au fond pas changé grand-chose à ma vie, je n’avais de toute façon jamais beaucoup vécu, dis-je à Laure, j’aimais la solitude, un certain silence autour de moi et, quand j’en avais assez d’être seul, j’avais Georges, lui dis-je, je n’avais qu’à faire quelques mètres et j’étais chez Georges, je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça. Tout bazarder, beugla subitement le vieux philosophe en fixant Laure de ses yeux ronds. Georges? reprit Laure. Celui qui conduisait, lui dis-je. Laure hocha lentement la tête et je me dis qu’elle pensait peut-être que Georges était mort, comme je l’avais moi-même immédiatement pensé en me réveillant à l’hôpital, jusqu’à ce qu’il entre dans la chambre, avec sa femme, et qu’ils se tiennent tous les deux au bord de mon lit, main dans la main. Pendant des semaines, aurais-je pu dire à Laure, j’ai vu Georges et sa femme entrer dans ma chambre et se tenir par la main au bord de mon lit, puis, quand j’ai pu m’approcher de la fenêtre, le bras de Georges autour des épaules de sa femme, cependant qu’ils rejoignaient ensemble leur voiture sur le parking de l’hôpital. Une fois, aurais-je pu dire à Laure, la femme de Georges est venue seule. Je n’étais pas dans un très bon jour, et j’ai craint qu’elle ne soit venue dans une quelconque intention de me parler de l’accident, ce qui aurait été tout à fait inutile, mais elle n’était venue pour rien d’autre, a-t-elle dit, que s’asseoir un moment près de moi, car je ne quittais évidemment pas ses pensées et, a-t-elle ajouté avec le plus grand naturel, elle avait eu tout à coup besoin de venir, c’est pour elle-même qu’elle était venue. Je lui ai dit admettons, puis, un peu plus tard, que j’aimais beaucoup son sourire, et j’ai pensé que s’il y avait, dans le futur, d’autres moments comme ceux-là, ça pourrait peut-être aller, finalement. Et il y en a eu quelques-uns, quoique jamais exactement pareils à celui-ci, puis la femme de Georges s’est noyée, un matin que j’étais sur ma terrasse, et Louis quelque part dans mon dos, occupé à cisailler un massif et qu’il m’eût suffi d’appeler quand je l’ai vue tout à coup, juste après qu’elle m’eut fait un signe de la main, vaciller sur la margelle de la piscine qu’elle était en train d’arroser, sans doute pour faire fuir les guêpes, et, comme étonnée, lâcher le tuyau d’arrosage et lentement basculer dans l’eau, avec ses lunettes de soleil. Immobile dans mon fauteuil, j’ai regardé couler la femme de Georges, dans le seul bruit des cisailles de Louis, et quand ce bruit s’est interrompu et que Louis a lâché ses cisailles et s’est mis à courir, alerté par le hurlement de Georges, je n’y voyais plus rien à force d’avoir fixé la surface scintillante de la piscine. J’ai le souvenir du corps étendu sur la margelle, aurais-je encore pu dire à Laure, du visage stupéfié que Georges, agenouillé, a levé dans ma direction, de l’extraordinaire silence de cet instant. Vous vous étiez endormi, m’a dit Louis plus tard, d’un ton qui n’admettait pas d’autre version. Et alors que les desserts étaient déposés sur la table des Klausen, je songeai que Louis serait là bientôt, qui me redescendrait chez moi et m’aiderait à me coucher, puis je m’entendis demander à Laure, dont je n’écoutai pas la réponse, combien de temps elle restait encore.

    arrow2right arrow2right Stories that go together :

    If you enjoyed this story, here are few more we think are an excellent pairing

    The Short Story Project © | Ilamor LTD 2017

    Lovingly crafted by Oddity&Rfesty