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now reading: Regina | Gilles Rozier
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Gilles Rozier | French

Regina

Je n’ai aucune nouvelle. Cela va faire huit ans. Au début, j’avais grand espoir. Je ne pouvais imaginer qu’elle fût à jamais disparue. Elle allait revenir. Un jour, j’entendrais sa voix dans l’escalier, elle entrerait et dirait Quelle histoire, si j’avais su je serais resté au lit ce matin. J’ai tout imaginé. Regina est descendue acheter trois fois rien, deux poireaux, une livre de navets, des carottes et quelques oignons nouveaux, l’affaire d’une vingtaine de minutes, et elle s’est arrêtée au café en rentrant. Elle est restée déjeuner parce qu’elle y a rencontré une amie, elle s’attarde car il s’agit d’une camarade de l’enfance, une fille de là-bas, « À l’époque nous étions inséparables, comme deux sœurs et je ne me souviens même plus comment nous nous sommes perdues de vue ». Regina a eu un malaise, on l’a emmenée à l’hôpital, ce n’était pas le café du coin où tout le monde la connaît, plus loin, au-delà des limites du quartier, un lieu où elle ne s’était jamais aventurée, elle n’avait pas ses papiers sur elle, on ne la connaissait pas là-bas, dans ce café. On l’a transportée à l’hôpital, inanimée, elle est seule dans une chambre aux murs blancs, inconnue, inreconnaissable, méconnaissable, personne ne peut dire « C’est Regina, il faut appeler ses proches il faut les prévenir ». Personne pour composer mon numéro et moi qui commence à trouver que le temps passe. Où est Regina ? J’ai écumé les bistrots du quartier, de la ville, les hôpitaux. Où est Regina ? Partie voir la mer ? Deux jours en solitaire dans un petit hôtel de la côte normande, elle voulait voir Étretat, ou la baie de Somme, pourquoi est-elle partie sans crier gare ? Elle voulait être seule, elle pouvait me le dire, j’aurais compris. Non, je n’aurais pas compris, je lui aurais dit « Je t’accompagne, la dernière fois à Étretat, c’était avec ma grand-mère deux ans avant sa mort ». Je n’aurais pas compris qu’elle voulait être seule, je l’accompagnais partout, c’était ma vision du couple, être ensemble, être ensemble le plus possible, profiter de la vie avant que la mort nous sépare, je n’avais pas compris qu’elle aimait être avec moi et qu’elle aimait être sans moi, elle aimait être quand je n’aimais être qu’avec elle. Elle est partie sans rien dire parce qu’elle n’a pas osé me dire qu’elle voulait être seule, elle voulait la mer pour elle, ou alors la montagne, elle rêvait de la Mer de glace, Je dois me dépêcher avant qu’elle fonde, elle a déjà rétréci de plusieurs kilomètres ; ou Pompéï, Tanger, L’île de Pâque. J’ai fouillé l’appartement, la carte d’un agent de voyage, une facturette de carte de crédit, des appels à l’étranger. Rien. J’ai continué à me demander. Quand elle aurait dû rentrer de Pompéï-Tanger-l’île de Pâque, je l’ai attendue. Partie vivre ailleurs, partie avec un autre, une autre, partie contre son gré, arrêtée, reconduite, expédiée, violée, tabassée, torturée, tuée. Tuée ? Qui a tué Regina ? Pourquoi ? Et le cabas ? Les poireaux ? Les navets ? Aucune trace des navets. La police est formelle. On n’a rien retrouvé d’elle. Pas de cabas, pas de gilet, pas d’ADN. Partie sans laisser de trace, sans laisser d’adresse. Volatilisée. On ne sait pas où elle est. Je ne sais pas où elle est. La terre s’est ouverte et l’a engloutie. Elle joue les capitaines Nemo quelque part dans un bourrelet du globe terrestre. Elle est prisonnière, on l’a enlevée, elle est contrainte, on la force à faire des choses qu’elle ne veut pas et elle pense à moi. Elle pense à ces jours que nous ne pouvons pas vivre ensemble. Elle se dit « Plus jamais je ne voudrai vivre sans toi, tu m’accompagneras au marché ». Elle songe à nos bonheurs non éclos, nos mensonges rendus inutiles. Elle n’a plus personne à qui mentir. Regina a disparu. Ses vêtements sont là, sa bibliothèque dans une langue que je ne comprends pas, pourquoi l’apprendre à présent ? Serait-elle restée si je l’avais apprise ? Elle est partie retrouver cette langue. Si tu ne l’as pas apprise, c’est que tu ne veux pas tout à fait vivre avec moi.

J’ai cherché Regina. Ne fallait-il pas continuer sans relâche plutôt que de baisser les bras après quelques années ? Elle m’en veut. Elle me met à l’épreuve.

— Tu ne m’aimes pas. Je ne vaux pas plus de deux ans de recherche. Pourquoi suis-je resté si longtemps avec cet homme qui ne m’aime pas ? Tu n’es même pas allé à l’île de Pâque me chercher. Moi, j’aurais fait le voyage.

— Mais comment savoir ?

— Qui me dit que c’est l’île de Pâque ? Samarcande, Zanzibar, Tamanrasset ?On retrouve tout le monde.

— Quelqu’un qui disparaît, ça n’existe pas.

— Ou alors les agents secrets qui se font refaire le visage.

Elle s’est fait refaire le visage. Elle vit à côté, sous une fausse identité. Ou bien Regina n’est pas son vrai nom. Elle a repris son vrai nom. C’était bizarre ce prénom Regina. Il ne lui allait pas. Elle vit tout près, elle a loué l’appartement vis-à-vis, elle m’observe, elle s’amuse de ma vie seul. Elle compte les personnes qui montent le soir tard, et qui ne redescendent qu’au matin.

— Je t’avais dit : Tu ne m’aimes pas.

Je suis son spectacle. Elle connaît tout de ma vie, le code de la porte elle fouille la boîte aux lettres quand je sors, elle consulte le répondeur à distance, elle se branche sur ma messagerie et je ne m’en rends pas compte. Elle contrôle mes faits et gestes, elle les note dans un journal. Elle me voit en permanence et je ne cesse de la chercher, de l’attendre. Elle me scrute. Elle m’habite. Elle est là.

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